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01 septembre 2009

Où en est la didactique du français ? Le point de vue de la poétique et de la théorie du langage

Information publiée le lundi 31 août 2009 par Fabula (source : Serge Martin)

Où en est la didactique du français ?
Le point de vue de la poétique et de la théorie du langage
avec Henri Meschonnic
Mercredi 23 septembre 2009, Caen
Journée d'études
organisée à et par l'IUFM de Basse-Normandie
(Université de Caen-Basse-Normandie)
Groupe de recherche et d'innovation
« Les archives, la vie et la théorie du langage » (responsable : Serge Martin)
avec le soutien
du Rectorat de l'Académie de Caen (collège des IPR de lettres)
de l'IMEC (Institut Mémoire de l'Édition Contemporaine)
du LASLAR (Université de Caen-Basse-Normandie)
et de la revue Le Français aujourd'hui (éd. Armand Colin)

Programme
9H00 : Accueil-café
9H30 : Ouverture par
Jean-Marc Guéguéniat, Directeur de l'IUFM,
Maryvonne Félix, IA-IPR-Lettres (Rectorat de Basse-Normandie),
Albert Dichy, Directeur littéraire de l'IMEC.
Matinée de réflexion sous la présidence de Jean-François Thémines, professeur des universités, directeur-adjoint (IUFM de Basse-Normandie)
10H00 : Sandrine Larraburu-Bédouret (Université de Pau) : « Du vers au poème : transformer l'enseignement de la poésie au lycée ».
10H30 : Jérôme Roger (IUFM d'Aquitaine) : « Faut-il rapporter les essais à l'argumentation ? Plaidoyer pour une physique du langage… ».
11H00 : Pause avec visite de l'exposition « Henri Meschonnic (1932-2009) et la revue Le Français aujourd'hui » (IUFM-IMEC)
11H30 : Philippe Païni (Collège, Marseille) : « Faut-il convoquer le vécu des élèves ? Autofiction et autobiographie en classe de français ».
12H00 : Serge Martin (IUFM de Basse-Normandie) : « Les problèmes de l'oralité : concevoir le continu didactique du parlé et de l'écrit ».
12H30 : Repas
Conférence-débat sous la présidence de Brigitte Diaz, professeur des universités, responsable du Master Lettres modernes et directrice du LASLAR (UCBN)
14H00 : Jean-Louis Chiss (Paris III, ancien rédacteur en chef de la revue Le Français aujourd'hui) : « L'enseignement du français : crise(s) ? »
15H00 : Débat avec les discutants (Patricia Fize et Éric Barjolle, IA-IPR de Lettres, et Marie-Claude Hubert, PIUFM Lettres) et les participants en vue de préparer une journée de suivi avec ateliers.

Il ne s'agira pas seulement de considérer l'oeuvre d'Henri Meschonnic récemment disparu (1932-2009) et dont les archives sont déposées à l'IMEC. Il y aurait bien évidemment à ne pas oublier que, depuis Pour la poétique (Gallimard, 1970), sa réflexion et les problèmes qu'elle engage n'ont cessé d'oeuvrer à une épistémologie de la théorie et de la pratique de la langue et de la littérature dans et par la critique du rythme, du sujet et de la société sans oublier la critique de l'école et de l'enseignement du français. On tentera d'ouvrir de nouveaux chantiers à l'heure où des perturbations considérables viennent bousculer les équilibres établis pour le moins dans l'enseignement du français de la maternelle à l'université : nouveaux programmes, masterisation de la formation des enseignants, etc.

On tentera donc de reprendre à nouveaux frais les conceptualisations que l'oeuvre de Meschonnic ont ouvertes : historicité radicale des discours comme combat contre le signe, oralité de l'écriture comme physique du langage, rythme du poème comme écoute du sujet, continu politique-éthique et poétique comme critique des séparations scolaires et universitaires traditionnelles, etc. Aussi on croisera, sans jamais les séparer, certaines de ces conceptualisations avec quelques problèmes d'aujourd'hui dès qu'il est question de penser les apprentissages-enseignements du français, langue et littérature, dans les institutions d'enseignement et leur diversité.

On partira du texte publié par Henri Meschonnic en juin 2000 dans Le Français aujourd'hui n° 130 (p. 100-107), « Plan d'urgence pour enseigner la théorie du langage » (texte issu d'un échange avec Luc Ferry et Edgar Morin) ainsi que de quelques autres passages de l'oeuvre. L'objectif de cette journée sera donc de répondre à l'exigence qu'il formulait in fine : « L'entraînement à la théorie du langage apparaît ainsi indispensable à chaque individu pour se situer dans le monde d'aujourd'hui. Le rendre plus intelligent. La visée même de l'enseignement. À commencer dès le primaire, et pas seulement dans les lycées ».

· Les exposés et la conférence seront suivis de discussions avec des « discutants » et le public.
· Une exposition de quelques manuscrits (autour de ses contributions à la revue Le Français aujourd'hui) empruntés au fonds « Henri Meschonnic » accompagnera la manifestation dans le hall de l'IUFM à Caen.
· Cette journée d'études sera suivie d'une journée de suivi au second semestre 2009-2010 sous forme d'ateliers afin de poursuivre certaines questions et de concrétiser les débats tant du côté de la formation des enseignants que de la pratique en classe de français sans oublier les pistes de recherche.
· La journée sera l'occasion de découvrir le livre issu d'une journée antérieure (IMEC, juin 2008) autour de l'oeuvre du grand linguiste Émile Benveniste (1902-1976), livre qui ouvre une nouvelle collection d'essais à l'Atelier du grand tétras : « Résonance générale : les essais pour la poétique ».

Responsable : IUFM de Basse-Normandie
Url de référence : http://www.caen.iufm.fr/
Adresse : 186 rue de la Délivrande 14000 Caen

19 juillet 2009

Parution : Traduction et philosophie du langage

Vient de paraître aux EDITIONS ANAGRAMMES : REVUE SEPTET, Des mots aux actes n°2
En hommage à Henri Meschonnic
TRADUCTION ET PHILOSOPHIE DU LANGAGE
Sous la direction de Florence Lautel-Ribstein, Présidente de SEPTET, et de Camille Fort, Rédactrice-en-Chef de la revue

SOMMAIRE :
Avant-propos : Camille Fort
Introduction : Michel Morel
Hommage à Henri Meschonnic : Jean-René LADMIRAL
L'enjeu du traduire pour la théorie du langage : Henri MESCHONNIC
Traduction et philosophie : Jean-René LADMIRAL
Traduction, empirisme, éthique : Lawrence VENUIT
Translation as Interpretation : Jean-Jacques LECERCLE
Understanding the Ethics of Alterity : James ARCHIBALD
Walter Benjamin : « La tâche du traducteur », la Reine Sprache et la mystique juive du langage : Francine KAUFMANN
Eloge de l'étranger : Friedrich Schleiermacher en perspective : Nadia D'AMELIO
La fidélité par le truchement métalinguistique : Françoise WUILMART
Représentation et traduction : le réalisme en question: Yvon KEROMNES
The Myriad Voices of The Divine Comedy: Its Chinese and European Translations: Laurence WONG
Poète versus linguiste : entre la part de rêve de l'un et le désir de réalité de l'autre, quelle voie pour la traduction? : Véronique ALEXANDRE JOURNEAU
La liberté du traducteur et la fidélité au texte poétique : quelques visées philosophiques sur la traduction des poésies de langues asiatiques : Julie BROCK
Moi et Corps/Esprit/Monde : quatre concepts philosophiques du langage de Paul Valéry et leur traduction contextuelle allemande : Jürgen SCHMIDT-RADEFELDT
La question de la traduction au Japon ou comment traduire en japonais le mot-clef du valérysme "Esprit" : Kunio TSUNEKAWA
Traduire Le Cimetière marin en espagnol : entre traduction(s) poétique et /ou philosophique : Monique ALLAIN-CASTRILLO


BULLETIN DE COMMANDE
Parution en juillet 2009. 452 pages. Prix de vente : 32 € (frais de port compris).
Règlement par chèque à l'ordre de SEPTET ou pour l'étranger par virement bancaire sur le compte de SEPTET : Titulaire du compte : ASS SEPTET, Banque Populaire de Lorraine Champagne Agence : METZ CLERCS (00024)
Code Banque 14707
No de compte 02419029281
Clé RIB 63
IBAN FR76 1470 7000 2402 4190 2928 163
BIC / SWIFT BPLMFR2M)

à adresser accompagné de ce bulletin à la Secrétaire de SEPTET :
Emilie FAIVRE, 41, rue Lamendin, 62580 Givenchy-en-Gohelle
Nom et Prénom :
Adresse :
Téléphone :
Courriel :

18 mai 2009

Colloque : La traduction et ses enjeux - à partir de Freud, Derrida

Le Master de Traduction T3L de l’Université Paris 8 organise, en collaboration avec l’Università degli Studi L’Orientale de Naples et l’Université de Vienne, un colloque intitulé "La traduction et ses enjeux : à Partir de Freud, Derrida. Réflexions, rencontres et lectures sur les relations entre psychanalyse, philosophie et traduction" les jeudi 4 et vendredi 5 juin 2009 à l’Université Paris 8.

La psychanalyse nous intéresse à double titre, à la fois comme objet et comme sujet. Comme objet à travers l’histoire des traductions : en France, la nouvelle édition des Œuvres complètes, entreprise sous la direction de Jean Laplanche à partir 1988, s’est achevée en 2006 avec la publication du dernier volume. A-t-elle su s’imposer, avec le temps et après une polémique particulièrement vive, comme une édition de référence ? Qu’en est-il des nouvelles traductions en cours qui vont paraître prochainement, lorsque les écrits de Freud tomberont dans le domaine public ? En Angleterre, la Standard Edition, établie par les soins de James Strachey entre 1954 et 1974, a fait autorité pendant longtemps. Elle se voit concurrencée par de nouvelles traductions sous la direction d’Adam Phillips qui veulent rendre les qualités stylistiques et esthétiques de l’écriture de Freud. Et qu’en est-il dans d’autres langues, en arabe par exemple où le français a joué le rôle d’une langue-relais, ou en italien ?
Mais la psychanalyse nous intéresse également comme sujet, comme interlocutrice. Nous allons l’interroger à partir de l’expérience de la traduction. Qu’a-t-elle à nous dire sur la lecture du texte, cette écoute analytique et exhaustive, sur la psyché traduisante et ses investissements, sur la traversée des langues, qu’elles soient mortes ou vivantes, maternelles ou paternelles, et sur le désir et la jouissance liées à cette pratique qu’on situe souvent du côté de la frustration et de la souffrance ?
La philosophie occidentale est restée longtemps fidèle à son origine grecque en situant la connaissance au-delà ou au-dessus des langues réelles et en refusant de penser la diversité des idiomes. L’œuvre de Jacques Derrida fait exception : elle s’élabore à partir de cette diversité. Elle est traversée de part en part par la question et l’épreuve de la traduction qui se trouve ainsi placée à l’origine même de la démarche philosophique. La déconstruction, disait-il, c’est … « plus d’une langue ». Dans quelle mesure l’œuvre de Derrida pourra-t-elle nous aider à penser l’acte du traduire dans tous ses paradoxes et toute sa complexité ?

Jeudi 4 juin 2009
10h00 Ouverture du colloque : Pascal Binczak, Président de l’Université Paris 8
10h15 Présentation du programme européen "Biennale EST Europe as a Space of Translation/Europe Espace de la Traduction"
Johanna Borek (Université de Vienne) , Dieter Hornig (Université Paris 8) , Camilla Miglio (Università degli Studi L’Orientale, Naples)
11h00 La boîte à outils, Georges-Arthur Goldschmidt (écrivain-traducteur, Paris)
12h00 Une théorie furtive de la traduction : Freud et l’inquiétante étrangeté , Fabienne Durand-Bogaert (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris)
13h00 Pause déjeuner

14h30 Translation as Transference in the Case of Freud’s Schreber, Andrew Webber (Churchill College, Cambridge)
15h30 Freud en arabe : enchantement et désordre terminologiques, Raja Ben Slama (Universitaire, Tunis)

Vendredi 5 juin
10h00 Traduire, réduire, détruire - Jean-Pierre Lefebvre (Ecole Normale Supérieure, Paris)
11h00 Rileggere Freud : il progetto della nuova traduzione italiana a cura di Michele Ranchetti , Valentina Di Rosa (Università degli Studi L’Orientale, Naples)
12h00 Argent, don, traduction : des concepts de conversion selon Derrida, Alfred Hirsch (Université de Hildesheim)

Vendredi 5 juin - 19h30 - Entre les langues : soirée de lectures
Reid Hall (Université de Columbia) , 4 rue de Chevreuse, 75006 Paris
19h30 Hommage à Henri Meschonnic
19h45 Paul Barge lit des textes, entre autres, de Sigmund Freud, Jacques Derrida, Georges-Arthur Goldschmidt, Henri Meschonnic.
20h30 Cocktail

Conception : Dieter Hornig
Organisation : Dieter Hornig, Marie Nadia Karsky

23 avril 2009

Henri Meschonnic

Je transmets ce texte de Gérard Dessons, publié sur le blog Polart le 21 avril :

Henri Meschonnic et POLART

Henri Meschonnic était membre de Polart. Mais il était aussi pour nous bien davantage. Il est certain que l’idée même de Polart (poétique et politique de l’art), n’aurait pas vu le jour sans l’ensemble de son travail. On trouvera ci-dessous quelques unes des idées que nous lui devons.

L’autre Benveniste

Henri Meschonnic est, avec Émile Benveniste, l’un des deux noms cités dans l’Éditorial du site Polart, texte donnant la « couleur » d’un travail collectif qui, évidemment, se nourrit de bien d’autres références théoriques.
En fait, le Benveniste qui nous est indispensable pour penser le rapport de l’art et du politique, celui qui a posé que le langage est l’interprétant de toute l’activité humaine, c’est à Henri Meschonnic que nous le devons. Il nous a montré comment lire autrement un auteur qui, après être passé pour l’un des promoteurs du structuralisme, était devenu le fondateur de la linguistique de l’énonciation, préfigurant le retour du sujet et le tournant éthique des années 1990.
En suggérant qu’un Benveniste peut en cacher un autre, Henri Meschonnic a tracé les voies vers un Benveniste à venir qui ouvre sur une pensée du langage non réduite à « L’appareil formel de l’énonciation », article de 1970 qui avait servi de boîte à outils aux commentateurs littéraires.
La découverte récente des manuscrits d’Émile Benveniste sur le langage poétique a confirmé la pertinence de l’intuition d’Henri Meschonnic sur le sens du travail à l’œuvre dans les Problèmes de linguistique générale. Ainsi, dans « Sémiologie de la langue » (1969) se profile l’idée qu’on peut lire autrement que selon la logique du signe (signifiance sémiotique), laquelle reste, pour nombre de commentateurs de textes littéraires et philosophiques, l’unique façon de concevoir et de percevoir le langage. L’autre signifiance (signifiance sémantique), qui est à construire au sein même de la linguistique, requiert des catégories spécifiques relevant d’une autre conception, poétique, du langage.
En outre, cette signifiance, identifiée comme étant celle de l’art, rencontre nécessairement le problème de la valeur en tant que capacité d’une œuvre de transformer les modes de dire, les modes de penser et les modes de vivre.

L’altérité radicale

Ce que montre Henri Meschonnic dans la continuation du travail d’Émile Benveniste, c’est que la subjectivité (comme identité) est un processus d’altérité. D’altérité radicale. Au sens où un sujet se constitue nécessairement dans une relation à un autre sujet. Dans le cas de l’art, de la littérature, c’est clairement en tant qu’autre qu’un sujet spectateur, auditeur, lecteur advient.
L’altérité comme mode de subjectivation est un processus historique qui relève de la nature même du langage, où fonctionnellement il n’y a que des différences, et où éthiquement il n’y a que du différent. Qu’il n’y ait aussi, pour d’autres points de vue, du différant ou du différend n’en est qu’une conséquence.
Cela implique que la conception du discours comme reproduction du même (rythme comme régularité, mot comme concept, phrase comme énoncé) est une résistance au fait que dans le langage l’autre est déjà là. Dans le poème, qui radicalise cette réalité, l’autre de la relation se signale en tant que difficile, incohérent, délirant.
Henri Meschonnic parlait d’un analphabétisme de la critique appliquée à lire le signe dans les phrases, persuadée qu’un mot est une vérité, au lieu d’y montrer l’activité d’une signifiance.
C’est l’idée, dans cette phrase de Madame Bovary : « Alors on vit s’avancer sur l’estrade une petite vieille femme », qu’il est question d’une femme, qu’elle est petite et vieille, et qu’elle s’avance sur une estrade. C’est la même démarche qui conduit à penser, lorsque Mallarmé écrit : « Victorieusement fui le suicide beau », qu’il s’agit d’un suicide, qu’il est beau, et qu’il a fui victorieusement. À moins qu’il ne s’agisse d’un inconnu qui a fui victorieusement un beau suicide. Ou de ce même inconnu devenant beau d’avoir fui ce suicide victorieusement. À moins que la femme ne soit ni petite ni vieille, et qu’elle ne s’avance sur aucune estrade.
C’est le même point de vue qui fait croire aussi qu’un concept peut s’exporter et s’importer sans dommage pour son efficience. Que, même, la panoplie idéale de l’analyste, composée de concepts pris ça et là, érige l’éclectisme en antidote du dogmatisme.

L’historicité

C’est pour beaucoup un concept étrange. En fait, ce n’est pas un concept du tout au départ, mais une notion désignant généralement le caractère de ce qui est historique.
Chez Henri Meschonnic, ce concept se constitue en regard de l’historicisme, conception qui définit le statut historique d’un événement ou d’un objet par le moment de leur production, ce moment étant fondateur de la vérité – ou du sens – de cet objet ou de cet événement. Il est certain qu’un objet entretient un rapport avec le moment de sa production : un drame élisabéthain, un roman naturaliste. Mais il s’agit d’un objet (de langage).
Ici, on parle d’autre chose : on parle d’une œuvre. D’une œuvre d’art. Et donc d’un problème de valeur.
On peut admettre qu’un objet ait une valeur intrinsèque liée à l’époque de sa production. Encore faudrait-il, pour en juger, se donner la fiction d’être son contemporain. Une œuvre d’art, elle, passe nécessairement par-dessus son époque.
C’est le sens de l’historicité selon Henri Meschonnic : la capacité d’une œuvre d’exister au-delà de son temps. De là, l’importance de la phrase d’Artaud placée en épigraphe de l’Éditorial du site de Polart : « L’art, c’est l’aujourd’hui encore aujourd’hui demain ». Simple comme une phrase de Benveniste ou de Meschonnic, mais terriblement efficace, c’est une définition de l’art qui n’est pas esthétique, qui s’en défend même, si l’on tient compte de l’archive implicite que contient le mot art. Une telle définition, critique de l’art par l’historicité et non plus par l’histoire (de l’art), sépare définitivement l’objet – esthétique – et l’œuvre.

Le poème contre la poésie

Présentée de cette façon, l’idée est contradictoire. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Son statut de paradoxe est critique d’une situation historique et théorique : le poème comme pratique du langage confondu avec son essentialisation, la poésie. Une confusion très ordinaire. Des commentateurs évoquent couramment des spectacles ou des œuvres « pleins de poésie ». Notamment quand l’atmosphère est onirique ou l’écriture métaphorique. On ne sait pas combien de kilos de poésie il faut pour faire un bon poème, mais on entend dire parfois que certains textes en ont beaucoup, en comparaison d’autres qui, étant plus « prosaïques », en auraient moins.
Le concept de poème, chez Henri Meschonnic, prend en dehors d’une essentialisation et au-delà d’une typologie des genres. Désignant la transformation réciproque d’une forme de vie par une forme de langage, il renvoie à l’histoire de la poétique, et notamment à la poétique d’Aristote, avec les implications sur la nature même du langage (Aristote ne séparait pas l’étude de la tragédie d’une réflexion sur la lexis), et sur la constitution de la subjectivation (pour Aristote, savoir faire les métaphores, « cela seul ne peut être repris d’un autre »).

Le malentendu du rythme

Henri Meschonnic a théorisé la notion de rythme dans les années 1980. Cette notion, en vogue à la fin du XIXe siècle, avait disparu des discours critiques parce que liée à une pensée du temps, marquée de l’idéalisme philosophique, celui de Bergson, alors que l’époque s’était dédiée, « matérialistement » à l’espace. En ce temps-là la structure avait les pleins pouvoirs.
Depuis quelques années, le rythme est l’objet d’un engouement inédit de la part de la critique littéraire et philosophique, qui jusque-là ne s’en souciait pas. Des colloques, des séminaires de recherche se centrent sur une notion qui est en train de se reconfigurer en universel. Rythme en peinture, rythme en physique, rythme en cinéma, rythme en politique, rythme en ceci, rythme en cela : des travaux légitimes dans leur ordre, mais qui ont peu de choses à voir avec les travaux fondateurs d’Henri Meschonnic sur le rythme et le langage. C’est ce qui explique que sa pensée soit régulièrement absente des colloques ou journées d’étude consacrés au rythme. Ce qui, finalement, est assez cohérent : le travail d’Henri Meschonnic n’est pas un essai de définition du rythme, fût-il le rythme spécifique du langage.

Critique du rythme (1982)

Ce texte est un texte fondamental, parce qu’il est fondateur.
Beaucoup, zélateurs parfois et contradicteurs souvent, ont réduit cette réflexion à la critique des conceptions traditionnelles du rythme (ce qu’elle est aussi, inévitablement, là n’est pas la question) pour imposer une autre conception du rythme.
Bien loin d’une tentative de construction d’un objet positif, le travail d’Henri Meschonnic est un essai d’épistémologie. Faire du rythme le nom d’un ensemble conceptuel qui, partant du langage, embrasse l’ensemble du champ anthropologique.
Le rythme chez Henri Meschonnic, même quand il s’actualise par une analyse de la rythmique du langage, est d’abord une mise en crise du signe. Non pas d’une définition du signe, ni même d’une théorie du signe, mais d’une épistémologie du signe. Travail d’autant plus important que le signe en tant que point de vue – qu’on le prenne comme un index positif (le signe signifie la chose), ou comme un index négatif (le signe signifie l’absence de la chose) – ou en tant que mode de pensée, est présent comme une nature du sens en Occident comme en Orient.

Les œuvres inventent les langues

Cette idée, qui est l’une des bases de la théorie liée du langage et de la littérature d’Henri Meschonnic, les spécialistes de la traduction ont trouvé qu’elle était bonne. C’est vrai, en la lisant, on trouve que c’est intelligent. Au point qu’elle est devenue courante dans les travaux sur la traduction. C’est l’idée, simple, que les langues ne préexistent pas aux discours qui les actualisent. À part dans le monde idéaliste, il n’existe pas de schéma abstrait, de forme d’une langue tapie dans le ciel des idées linguistiques. Saussure l’avait dit clairement : pas de langue sans parole. Ce sont les discours qui font les langues, qui les déplacent, qui modifient telle construction syntaxique, telle valeur verbale ou substantive.
À partir de là, on peut poser que les langues ne sont autres que des manières de langage. La littérature, dans ce contexte, se révèle pourvoyeuse de manières, auxquelles la langue, en tant que communauté parlante, s’identifie, devenant en quelque sorte une manière des manières.

Poétique du traduire (1999)

La traduction est une pratique ordinaire du langage, et non un palliatif condamné à réparer infiniment la catastrophe de Babel, la perte de la langue adamique et son remplacement par une multitude de langues. L’idée que la traduction est une activité interne du langage repose sur le fait que, d’un point de vue anthropologique, la notion de langue renvoie nécessairement à une pluralité : aucune langue n’existe seule, et chaque langue est elle-même une pluralité linguistique. La traduction comme pratique, en organisant le passage des discours d’une langue vers une autre, est d’abord l’affirmation linguistique et éthique de cette pluralité.
En tant qu’activité de langage, la traduction, selon Henri Meschonnic, est une création. Si « traduire un poème c’est écrire un poème », alors la fidélité n’est plus une valeur de l’opération traduisante, qui se constitue nécessairement dans l’altérité. C’est toute la question de l’étranger qui s’en trouve repensée, dans ses implications éthiques, linguistiques, politiques.

Henri Meschonnic créateur de poncifs

On aura perçu la référence au propos de Baudelaire : « Créer un poncif, c’est le génie ».
Il ne s’agit pas, évidemment, de faire d’Henri Meschonnic un « génie » ! (ça l’aurait bien amusé !) Ce que voulait dire Baudelaire en accouplant deux termes traditionnellement antithétiques (l’idée de poncif, de redite ; et l’idée de création, d’invention), c’est que le véritable créateur possède cette force de transformer la singularité de sa vision du monde en valeur collective. C’est-à-dire, d’un point de vue anthropologique, tout simplement en valeur.
Henri Meschonnic est de ceux-là, créateur de poncifs. Avec le risque, propre aux poncifs, de l’affaiblissement des idées, de la déconceptualisation des concepts, de la perte de leur efficience première.

Au-delà de sa théorie du rythme, de sa réintégration de l’éthique dans la réflexion sur le langage, et même de cette anthropologie historique du langage qui plaçait d’emblée l’ensemble des sciences humaines dans la perspective du langage, de la conception qu’on en a, et, corrélativement, du poétique (de la littérature), Henri Meschonnic nous a appris que « toute critique se critique ». Au double sens de l’expression. Au sens passif du verbe : aucune critique ne pouvant se poser comme le dévoilement d’une vérité absolue, son activité la place immédiatement dans la situation de susciter la critique de ses positions, de ses enjeux. Au sens réfléchi du verbe aussi : toute critique, en montrant son mécanisme, produit sa propre critique – si on sait lire. Toute critique produit les conditions de sa propre critique. Toute critique est facteur de lucidité et de liberté.

14 avril 2009

Hommage à Henri Meschonnic

Source Fabula: http://www.fabula.org/actualites/article30468.php

Henri Meschonnic est décédé le 08 avril 2009.
Théoricien du langage et de la littérature, traducteur, poète, il était entré au Centre universitaire expérimental de Vincennes en 1969 et avait participé à sa fondation. Il poursuivit une brillante carrière à l'Université Paris 8 dont il avait été vice-président du Conseil scientifique de 1989 à 1993 et directeur de l'Ecole doctorale « Disciplines du sens » (actuellement « Pratiques et théories du sens »), qu'il avait fondée en 1990.

Dans Libération du 11/4/9, on pouvait lire cet hommage:

Henri Meschonnic, une pause lourde de sens

Disparition. Connu pour ses traductions de l'Ancien Testament, le linguiste et poète est mort mercredi à 76 ans.

par ERIC AESCHIMANN

Henri Meschonnic, poète, traducteur et linguiste, est mort le 8 avril. Il avait 76 ans et laisse une oeuvre littéraire imposante. Homme chaleureux, il était aussi engagé dans son travail poétique que dans ses essais souvent polémiques, ou dans son enseignement à l'université de Vincennes, dont il fut l'un des fondateurs.
A Vincennes, justement, Meschonnic, qui était un ami du linguiste Benveniste et enseignait la linguistique, choisit d'intégrer le département de littérature. Le cas de figure était inédit, mais il s'agissait, pour lui, d'entamer sa «sortie» du structuralisme. Car, contre les théories de la signification, Meschonnic fut l'homme d'une idée : dans une langue, ce qui fait sens, ce qui permet à chacun d'y trouver sa vérité, c'est le rythme (c'est-à-dire la poésie, l'écriture…). Le rythme est l'espace où la langue, soumise aux lois sociales et grammaticales, offre un espace de liberté au «sujet parlant». «Le point faible des théories du langage, donc des théories de la société, est le poème, écrit-il dans la Rime et la Vie. L'écriture est ce qui advient quand quelque chose se fait dans le langage par un sujet et qui ne s'était jamais fait ainsi jusque-là. […] Elle commence où s'arrête le savoir», ajoute-t-il plus loin.
Hébraïque. Engagée en 1972 avec Dédicaces proverbes, qui obtint le prix Max-Jacob, son oeuvre poétique compte une quinzaine de recueils. Mais c'est surtout par ses traductions de l'Ancien Testament qu'il aura été connu du public. Ayant appris l'hébreu en autodidacte pendant la guerre d'Algérie, il y découvre la place essentielle des notations rythmiques des versions originelles, notations que les traductions existantes passent entièrement sous silence.
En 1970, pour les Cinq Rouleaux, traduction de plusieurs textes bibliques, dont le Cantique des cantiques, il met au point un nouveau type de transcription, avec des espaces blancs pour indiquer les pauses rythmiques spécifiées par le texte hébraïque. D'autres traductions suivront. «Celles des psaumes sont les plus stupéfiantes que je connaisse, témoigne le linguiste Pierre Encrevé, parce qu'elles gardent l'ordre du texte et le phrasé hébraïques tout en restant dans un français parfait. C'est troublant et très intéressant» . Plusieurs de ses traductions ont été adaptées au théâtre.
Juif d'origine polonaise, contraint de se réfugier en zone libre à l'âge de 12 ans, Meschonnic a également mené une bataille véhémente contre Heidegger, dont il jugeait la pensée et la langue inséparables de son engagement nazi. Dans le langage Heidegger, paru en 1990, il pointe les tics qu'un courant de la philosophie française, autour de Derrida, aurait emprunté au philosophe allemand.
«Douleur». D'autres inimitiés, à commencer par celle du poète Michel Deguy, lui sont venues de ses virulentes attaques contre la poésie française contemporaine. Enfin, il fut un critique sévère du français, de sa supposée «clarté» et de son centralisme. En 1999, dans Libération, à propos de la Charte européenne des langues régionales, tout en rendant hommage aux instituteurs de la IIIe République, il suggérait au Président de «faire à l'égard des Bretons ce qu'il a fait pour les Juifs à Vichy pour permettre le travail de deuil. On mesure mal la douleur transmise depuis deux siècles chez les Bretons».

J'ajoute aussi cet article qu'on peut consulter dans:

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090409/11843/henri-meschonnic-est-mort

Disparition
Henri Meschonnic est mort
Par Baptiste Touverey

A l'origine était le rythme. Le rythme qui irrigue le langage et lui permet de transformer la vie. Si on l'oublie, on ne fait plus que nommer les choses, c'est-à-dire plaquer sur elles des mots. Henri Meschonnic, qui avait un peu la tête d'un chef d'orchestre fou, sommet du crâne dégarni et touffes de cheveux en pagaille sur les côtés, était obsédé par ce rythme salvateur et vivifiant. Il refusait la distinction entre la prose et le vers; pour lui, il n'y avait que le langage, un et indivisible. C'est pour cela qu'il traduisit avec prédilection la Bible, où, dans le texte hébraïque original, prose et vers ne font qu'un. Une traduction qui fit date. Il laisse une œuvre d'une abondance et d'une variété impressionnantes. Son dernier essai «Pour sortir du postmoderne» venait de paraître chez Klincksieck.
Mais, sous le traducteur révolutionnaire, l'éminent professeur de linguistique à l'Université de Paris-VIII, l'essayiste sans concession, il y avait avant tout un poète. Meschonnic est non seulement l'auteur de nombreux recueils, mais un penseur concevant tout sous l'angle poétique. Dans son dernier recueil, intitulé «De monde en monde» et sorti en janvier, il écrivait: «Je ne parle pas mes mots / ce sont mes mots qui me disent.» Sa vision intransigeante de la poésie lui avait fait prendre ses distances avec des poètes aussi reconnus qu'Yves Bonnefoy ou Michel Deguy. Il refusait une poésie qui se contente de célébrer le monde. Le poème, tel qu'il l'entendait, était «transformation d'une forme de vie par une forme de langage et d'une forme de langage par une forme de vie».

Henri Meschonnic est décédé le 8 avril 2009. Il avait 76 ans. Il sera inhumé mardi 14 avril à 15 heures au Père-Lachaise.

04 février 2008

Titres à noter

Plusieurs ouvrages importants, dont j'apprends l'existence récemment, ou récemment publiés :
  • The Norton Anthology of Theory and Criticism (2001, Norton, Vincent B. Leitch ed.). Recueil de plus de 2600 pages, riche de pratiquement tous les textes qui fonctionnent comme références théoriques de fond pour la réflexion sur la littérature, avec d'excellents introductions et présentations, index croisés, et en particulier une table des matières multipliée en 4 modes d'entrée : par ordre chronologique (du 5ème siècle avant JC, à avant-hier), par genres littéraires, par périodes historiques, et par "Issues and topics". Il est capital de passer le consulter à la BU, et de mesurer toute son utilité.
  • Henri Meschonnic, Ethique et politique du traduire (2007, Verdier) - recueil qui fait suite à Poétique du traduire (1999), entre autres.
  • Traduction et mondialisation. Numéro spécial de la revue Hermès, n° 49, 2008, éditions CNRS, D. Wolton (dir.) (Présentation de l'éditeur :
    Un fait est devenu évident : la mondialisation s'accompagne d'un mouvement de traduction sans précédent dans l'histoire de l'humanité. C'est un phénomène capital qui ne fait que s'amplifier par le biais des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Contrairement à une idée reçue, les langues ne sont pas interchangeables, sinon une seule d'entre elles pourrait supplanter toutes les autres en tant que vecteur de communication intégral et universel.
    D'ailleurs, l'évolution du monde annonce l'émergence non d'un modèle "monolingue" (avec l'anglais) ou réduit à une poignée de langues internationales, mais au contraire d'un modèle très largement "multilingue". Cela a été reconnu officiellement par la communauté des États grâce à l'adoption par l'Unesco, le 20 octobre 2005, de la "Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles". Dans le même temps et paradoxalement, Internet a procuré de nouveaux outils de diffusion à des centaines de langues différentes.
    Dans un monde où l'importance de langues en expansion comme l'espagnol, le chinois, l'arabe ou le hindi s'accroît de jour en jour, sans parler de l'essor de certaines langues régionales, les enjeux de la traduction occupent de plus en plus le devant de la scène. Ils ne sont pas uniquement d'ordre linguistique ou technique, mais également d'ordre politique, économique et "civilisationnel". Les rapports de force, à l'échelon local ou international, n'en sont pas exclus.
    C'est à l'analyse de ces différentes problématiques que ce numéro de la revue Hermès - largement interdisciplinaire - est consacré. Il s'attache à démontrer que la "transparence" de la traduction n'est qu'une illusion d'optique. Toute traduction s'accompagne en réalité d'un ensemble de transformations qui s'insèrent dans un contexte bien plus vaste que la dimension purement linguistique, en reflétant une autre vision du monde. (
    Joanna Nowicki et Michaël Oustinoff)
    Au sommaire : La traduction à l'heure de la mondialisation ; Traduction, conceptualisation, communication ; Enjeux politiques et juridiques de la traduction dans les relations internationales ; Traduction, plurilinguisme et diversité culturelle ; Varia ; Lectures ; Résumés.